Lundi 3 juillet 2023
La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, le développement durable est devenu une réalité et les habitants semblent agir selon une rationalité qui est autre que celle qui prévalait dans le monde d’avant. Explications.
La journaliste écolo : Dans votre série, le développement durable est devenu une réalité aux saisons 4 et 5. Les habitants ne sont plus du tout dans la recherche de profit. Leur préoccupation première semble être la valorisation des écosystèmes et ils ont le souci constant de minimiser leur empreinte écologique, un peu comme ceux du monde d’avant qui était obnubilés par la maximisation de leur satisfaction personnelle. Votre vision n’est-elle pas un peu angélique ? N’est-ce pas un peu irréaliste de penser que tous les habitants soient impliqués dans des actions collectives pour le collectif ?
Valérie (saboteuse en série) : La recherche de la satisfaction personnelle est un trait culturel d’une partie de l’humanité, une valeur commune pourrait-on dire, qui est historiquement datée. Sur les 12 000 ans d’histoire de l’humanité, cette valeur n’apparaît que très tardivement. Elle se diffuse surtout à partir du 18ème siècle et devient une des valeurs centrales qui forgent les institutions humaines. Certes, la satisfaction individuelle est devenue, de nos jours, une valeur dominante qui régit la plupart des interactions à l’échelle de la planète, mais nous assistons à un renversement de tendance.
La journaliste écolo : Vous voulez dire que les gens commencent à sortir de leur individualisme ?
Julie (saboteuse en série) : Actuellement, l’individualisme est largement dominant dans la culture, dans les pratiques et dans les institutions. Ces dernières ont été conçues de façon à régir les rapports entre individus et non de façon à promouvoir l’action collective. Les communautés humaines sont pratiquement inexistantes pour les institutions actuelles et celles qui sont reconnues sont des communautés d’intérêts et non des communautés de valeurs.
La journaliste écolo : Vous aviez déjà abordé les différentes façons de faire communauté. Mais pouvez-vous revenir à ma question. Comment des communautés peuvent-elles s’installer dans un océan d’individualisme ?
Noémie (saboteuse en série) : Dans la pratique, le fait communautaire arrive de lui-même lorsque les habitants sont placés dans des situations qui imposent l’entraide collective pour s’en sortir. Ceux qui prennent conscience que le développement actuel est mortifère cherchent naturellement à faire communauté pour instaurer les modalités du développement durable. C’est quelque chose de très concret. Seul on ne peut rien ou pas grand-chose mais à plusieurs, on peut soulever des montagnes. C’est une logique qui a nourri le développement de l’humanité depuis toujours.
Sophie (saboteuse en série) : Il faut aussi ajouter que le fait communautaire peut aussi s’installer indépendamment des situations de survie collective. Les humains sont des êtres sociaux et sous couvert d’une grande liberté, l’individualisme devient, pour beaucoup, une véritable prison intérieure dans laquelle les individus dépérissent faute de rapports sociaux qui viennent les enrichir et les construire. Une personne n’est rien sans les autres, sans ce qu’elle apporte aux autres et sans ce que les autres lui renvoient.
La journaliste écolo : Vous évoquez une rationalité contextuelle qui fait basculer de l’individualisme au fait communautaire. Pouvez-vous expliquer ce changement de rationalité.
Lydie (saboteuse en série) : Commençons par un exemple. Imaginons un territoire sur lequel les habitants partagent la non-violence et le pacifisme comme valeurs communes. Dans ce cas, il est rationnel de ne pas avoir d’armée. Cependant, si un territoire adjacent se montre franchement hostile et projette une invasion, la rationalité contextuelle conduit collectivement à se doter d’une armée pour se défendre. L’analyse systémique, appliquée aux sociétés humaines nous montre que la rationalité peut évoluer en fonction du contexte. Or, la rationalité dicte bien souvent les postures d’action.
La journaliste écolo : Vous pouvez préciser ?
Julie (saboteuse en série) : Prenons les richesses produites par les humains. Les postures d’accaparement et de distribution sont des postures antagonistes au sens où il est difficilement concevable de faire cohabiter ces deux logiques. Pour une richesse donnée, il y a généralement une posture dominante qui dicte les rapports sociaux. Prenez les communautés de partage des logiciels libres ou des ressources éducatives libres. Il faut être dans une logique de partage de ses propres créations pour y être admis. Ceux qui sont dans une posture d’accaparement ne peuvent rejoindre ou se maintenir dans la communauté. La rationalité contextuelle est celle de la distribution. A l’inverse, pour beaucoup d’autres richesses, c’est l’accaparement qui domine. Il devient alors difficile de faire émerger un consensus pour la distribution.
Sophie (saboteuse en série) : Ce qui est vrai pour les richesses l’est aussi pour les ressources. Les postures de prédation et de valorisation des ressources sont antagonistes et il peut paraître rationnel de se conformer à celle qui domine. Pour les ressources, nous assistons clairement à un changement de rationalité à grande échelle. La logique de prédation est battue en brèche sur de nombreux territoires.
