Le grand sabotage est un plaidoyer contre les limito-sceptiques

Lundi 12 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans cette fiction, le grand sabotage intervient avant que les populations dépassées toutes les limites planétaires. Focus sur la logique extractive qui conduit à la destruction de la planète.

La journaliste écolo : Dans votre série, juste après le grand sabotage, vos personnages ont le souci de mettre en place les modalités du développement durable qui s’inscrit dans le respect des limites planétaires. Beaucoup d’épisodes de la saison 4 font référence à ces limites planétaires. Pouvez-vous expliquez quelles sont ces limites ?

Noémie (saboteuse en série) : Les limites planétaires sont normalement apprises au collège, faut-il vraiment les rappeler ?

La journaliste écolo : Un petit rafraichissement de la mémoire ne peut pas faire de mal…

Sophie (saboteuse en série) : Pour ne faire que les citer, sans détailler chacune d’elles, nous pouvons rappeler ces neuf limites : le changement climatique, les pertes de biodiversité, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, l’usage des sols, l’acidification des océans, la diminution de la couche d’ozone, les aérosols thermiques, l’usage de l’eau douce ainsi que l’introduction de nouvelles entités dans la biosphère (la pollution chimique).

La journaliste écolo : Cela n’a rien à voir avec l’épuisement des ressources alors ?

Lydie (saboteuse en série) : Les limites planétaires ont été mises en avant par les scientifiques selon une analyse systémique. Il s’agit de considérer la Terre comme un écosystème global qui a ses logiques de régulation.

La journaliste écolo : C’est l’hypothèse Gaïa ?

Lydie (saboteuse en série) : Oui, c’est tout à fait ça. Considérée comme un tout, la Terre est un écosystème complexe qui s’autorégule dans les modalités de son développement. Cette autorégulation se fait à l’intérieur de limites. Le dépassement de ces limites amènent à des perturbations majeures qui altèrent le caractère harmonieux du développement et qui le conduisent vers des trajectoires destructrices.

La journaliste écolo : Destructrices de quoi ?

Nathalie (saboteuse en série) : Destructrices de tout, avec des effets d’entraînement, des enchainements de causes à effets. Le réchauffement climatique altère la fertilité des sols, leur érosion atteste la perte de microbiotes, l’acidification des océans entrave le développement de la vie organique, etc.

Noémie (saboteuse en série) : Ce sont les conditions du développement de la vie sur Terre qui sont altérées en cas de dépassement des limites planétaires. Or, de nos jours, les humains ont un fort impact sur le développement de l’écosystème Terre. On estime que quatre des neuf limites sont déjà franchies : le changement climatique, l’intégrité de la biosphère, la destruction des sols par l’agro-industrie et les perturbations des cycles de l’azote et du phosphore.

Lydie (saboteuse en série) : Les limito-septiques sont ceux qui refusent de voir que certaines limites sont dépassées et que nous allons tout droit vers le dépassement des autres.

La journaliste écolo : Mais c’est une vision apocalyptique que vous donnez à voir !

Julie (saboteuse en série) : Ce n’est pas une vision apocalyptique. C’est plutôt celle d’une inversion du développement. Toute l’histoire de la Terre est celle du développement de la vie et de l’irruption de la biodiversité. C’est ce qui la distingue des autres planètes. Nous assistons actuellement à une inversion du phénomène. L’éclosion de la vie sur Terre marque le pas. Son développement n’est plus durable. Il est destructeur au sens où on assiste au début du déclin de la vie. C’est un déclin progressif, invisible à l’échelle d’une vie humaine, il n’est donc pas apocalyptique.

Nathalie (saboteuse en série) : La vie décline car les conditions d’habitabilité sont remises en cause progressivement, pour les humains comme pour les autres espèces vivantes. C’est une évidence sur certains territoires mais ça devient aussi une réalité à l’échelle de la planète. Les limito-septiques sont ceux qui sont dans le déni de cette réalité.

La journaliste écolo : Et pour l’épuisement des ressources ?

Sophie (saboteuse en série) : C’est une autre approche. Celle qui consiste à montrer que le modèle de croissance économique actuel est naturellement limité par les capacités extractives des ressources qu’il utilise. La sortie de ce modèle se fera immanquablement au moment de l’épuisement des ressources, lorsque la parenthèse thermo-industrielle se refermera. La encore, certains pensent que les ressources fossiles sont inépuisables alors que, depuis plus de cinquante ans, les modèles prédisent leur point d’épuisement avec précision. Ce sont aussi des limito-septiques en quelque sorte.

Noémie (saboteuse en série) : Le problème c’est que nous nous approchons dangereusement du seuil de dépassement des limites planétaires et que celles-ci risquent d’être franchies avant l’épuisement des ressources qui marquera la fin du modèle de croissance économique destructeur de la planète.

Tout le monde ne ressent pas le même besoin de s’engager pour le développement durable

Samedi 10 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment des individus s’engagent concrètement, à leur niveau, sur leur territoire, en faveur du développement durable. Dans cette fiction, l’engagement est rendu nécessaire par le sabotage généralisé des infrastructures économiques mondialisées mais dans la réalité, l’engagement n’est pas aussi spontané. Il arrive même que des personnes ne ressentent aucun besoin de s’engager pour la durabilité. Le processus de l’engagement est complexe et il n’est pas vécu de la même façon chez tous les individus. Décryptage.  

La journaliste écolo : Dans votre fiction, le grand sabotage a rendu les choses faciles. Il n’y a pas d’autres alternatives au développement durable et tout le monde s’y engage volontiers. Dans la réalité, les choses sont un peu plus complexes. Pouvez-vous revenir sur le processus de l’engagement qui conduit les gens à contribuer, par leurs actions, au développement durable ?

Lydie (saboteuse en série) : L’engagement est complexe, en effet. Il ne vient pas spontanément. On peut dire qu’il s’agit d’un processus qui comprend des aspects qui sont à la fois cognitifs, socio-émotionnels et conatifs…

La journaliste écolo : Ouh la la… Je vous arrête tout de suite dans votre approche conceptuelle. On voit bien que c’est complexe, mais il n’est pas utile d’ajouter de la complexité à la complexité. Pouvez-vous partir sur des exemples concrets ?

Nathalie (saboteuse en série) : Prenons l’exemple de l’invasion d’un territoire par des ennemis. Les habitants n’auront pas tous le même niveau d’engagement pour défendre leur territoire. Certains ne vont même jamais chercher à s’engager. Je ne parle pas de la forme de l’engagement. Celle-ci est proche à chaque individu. Je parle des perceptions, des ressentis de chacun, du processus qui fait qu’il arrive un moment où le conflit intérieur provoqué par l’attaque ennemie ne peut se résoudre que par l’engagement. C’est un point de bascule qui arrive plus ou moins vite selon la personnalité des individus. Pour certains, ce point de bascule n’arrive pas du tout car l’activation de différents mécanismes inconscients permettent de minimiser ou d’ignorer ce conflit intérieur.

La journaliste écolo : Comme le dédouanement que vous aviez déjà expliqué lorsque vous aviez montré la façon d’élaborer les stratégies de développement durable.

Nathalie (saboteuse en série) : Le dédouanement est un exemple de ces mécanismes, en effet. Lors d’une agression étrangère sur un territoire, il est difficile de ne pas avoir conscience des conséquences. Pour autant, tout le monde ne cherche pas à s’engager pour lutter.

La journaliste écolo : Vous aimez filer la métaphore guerrière. Mais revenons à notre sujet principal, si vous le voulez bien. Vous évoquez un processus. Quel est ce processus de l’engagement.

Noémie (saboteuse en série) : Il y a plusieurs étapes avant de parvenir à l’engagement, c’est-à-dire à la volonté affirmée et renouvelée de passer à l’action en faveur d’une cause, celle de la préservation de la planète pour ce qui nous intéresse. Sans entrer dans des détours conceptuels, on peut dire de manière simple que ce processus passe par des phases de compréhension, de maîtrise de ses émotions et de perceptions des modalités d’action.

La journaliste écolo : C’est assez proche du processus transformationnel qui pousse les individus au changement.

Sophie (saboteuse en série) : Assez proche en effet, à ceci près qu’il n’y a pas de recherche de gains individuels dans la notion d’engagement.

Noémie (saboteuse en série) : Sans la compréhension des enjeux de développement durable, il n’y a pas d’engagement. Sans la maîtrise des émotions que provoque parfois la perception de l’ampleur des destructions que subit la planète, il n’y a pas d’engagement. Sans une vision claire des actions concrètes qu’il est possible de mener à son échelle sur son territoire, il n’y a pas d’engagement. Les freins à l’engagement son multiples. Sans une conscience aiguë de ces freins, de ce qui permet de les lever, il est difficile de passer à l’engagement.

La journaliste écolo : Selon vous, c’est l’existence de ces freins qui conduit au faible niveau d’engagement qu’il est possible de constater actuellement dans la population ?

Julie (saboteuse en série) : Les freins psychologiques pour le passage à l’action ont toujours existé. Ce n’est pas les freins en eux-mêmes qui empêchent l’engagement mais l’absence de conscientisation de ces freins par les individus.

La journaliste écolo : Pouvez-vous donner des exemples concrets ?

Nathalie (saboteuse en série) : Prenons l’exemple du déni. Beaucoup sont encore dans le déni de l’hyper-ponction des ressources de la planète.

La journaliste écolo : Vous voulez parler des limito-sceptiques ?

Nathalie (saboteuse en série) : Tout à fait. Les pics d’extraction sont dépassés pour de nombreuses ressources et depuis les années 70, nous sommes en mesure de prévoir le moment où celles-ci se tariront. Mais beaucoup semblent l’ignorer, quand ils ne remettent pas en cause les modèles prévisionnistes qui viennent pourtant des extracteurs eux-mêmes.

La journaliste écolo : Les échéances sont lointaines. Peut-être que certains ne se sentent pas concernés, tout simplement ?

Lydie (saboteuse en série) : La parenthèse thermo-industrielle va se refermer vers 2100. Ce n’est rien à l’échelle de la planète ou même au regard des 12 000 ans de vie de l’humanité. Mais 2100, la fin de ce siècle, c’est une échéance que connaîtront les enfants et petits-enfants de ceux qui naissent aujourd’hui. Il est temps de se soucier d’eux et de l’état de la planète que nous allons leur laisser.