Samedi 13 mai 2023
Le grand sabotage est une série TV écolo qui est construite et produite selon des principes coopératifs. Les saboteuses en série expliquent les raisons de ce choix.
La journaliste écolo : Vous revendiquez l’adoption du modèle coopératif pour la production audiovisuelle. Pouvez-vous expliquer pourquoi les coopératives vous paraissent plus pertinentes que les formes plus conventionnelles pour la production d’une série ?
Lydie (saboteuse en série) : La réalisation d’une série est une aventure collective, ce qui est vrai aussi pour les films. Des personnes aux compétences et aux talents multiples vont se réunir et s’organiser pour donner la vie, sous une forme audiovisuelle, à des dialogues et un scénario, qui au départ, n’existent que sur le papier. Si la réalisatrice est celle qui coordonne cette aventure mais chacun apporte sa touche personnelle dans le choix des lieux, le choix des décors, des accessoires, le choix des cadrages, le choix des interprétations pour les acteurs, etc. En un mot, chacun apporte sa contribution à l’œuvre collective. Il est logique que ces différentes contributions soient reconnues à leur juste valeur autrement que par une suite de noms qui défilent au générique.
Noémie (saboteuse en série) : La coopérative, c’est un choix d’organisation : celui d’avoir des relations les plus horizontales possibles, avec l’idée de s’éloigner du modèle descendant où tout est centralisé autour de la réalisatrice qui impose ses choix. Dans le modèle coopératif, la réalisatrice est celle qui facilite le travail de tous. Elle est la grande coordinatrice qui laisse à chacun la possibilité d’exprimer sa créativité dans son domaine de compétences.
Julie (saboteuse en série) : Il faut aussi évoquer l’aspect financier qui me semble déterminant. Les formes que vous appelez « plus conventionnelles » sont en fait des formes de dépendance au financement. La productrice, ou la société de production pour être plus précise, est celle qui apporte les fonds et à ce titre, dispose de tous les pouvoirs pour décider l’orientation que va prendre la réalisation de l’œuvre. La forme coopérative permet de s’extraire de ce dictat. Quand on raisonne en termes de contributions à une œuvre collective, on s’aperçoit que celles-ci prennent des formes multiples et variées qui réduisent fortement la contrainte de financement. Dans la série, par exemple, il y a des lieux de tournages récurrents comme le supermarché et le salon de coiffure de la saison 1 ou la salle de réunion du conseil de la sécurité intérieur que l’on retrouve aussi en saison 2. Le modèle coopératif permet d’avoir des contributeurs qui apportent les lieux et les décors, sans avoir à recourir à un détour de financement. Comme tous les autres, ces contributeurs sont rémunérés sur les recettes que la série apporte, ce qui change totalement le rapport à l’œuvre. Ils sont contributeurs à part entière plutôt que des prestataires rétribués pour leurs services. Quand on vous dit que les coopératives sont des aventures humaines…
Sophie (saboteuse en série) : Si vous le permettez, j’aimerais aussi aborder un autre point : celui des rapports de travail. Réaliser un film ou une saison de série, consiste à réunir de nombreux contributeurs dans des domaines très variés, comme les filles l’ont expliqué, mais cette aventure est éphémère. Elle dure le temps de la réalisation. Après quoi, les différentes contributrices iront apporter leur pierre à d’autres édifices. Choisir de monter une coopérative pour la production de l’œuvre marque la volonté de réduire la forme salariale au maximum. Vous savez, nous les créatrices, – je ne veux pas parler au nom de tout le monde mais au moins du point de vue des saboteuses en série – nous n’aimons pas trop être salariées et être soumises au bon vouloir de celle qui nous emploie. Faire les choses pour les autres, ça n’a jamais été très exaltant et puis parfois, ça bride notre créativité. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucune salariée dans la coopérative. Certaines d’entre-nous ont besoin de revenus pendant qu’elles travaillent à la réalisation. Elles sont donc contributrices et salariées à la fois. Mais on les voit d’abord comme des contributrices plutôt que comme des salariées.
La journaliste écolo : Contributrices et salariées à la fois ? Je ne comprends pas bien le modèle de rémunération. Pouvez-vous apporter des précisions ?
Nathalie (saboteuse en série) : La première chose qu’il faut bien comprendre, c’est que lorsqu’on est en phase de réalisation, on a aucune idée du succès qu’une série ou qu’un film rencontrera. Or, c’est de l’audience que dépendra les recettes et donc la rémunération des contributions. Dans le cas d’une production commerciale, la société de production qui se charge d’apporter le financement, prend tous les risques financiers et c’est à ce titre qu’elle impose sa vision et ses façons de faire pour la réalisation de l’œuvre. Il n’y a pas de contributeurs au sens où nous l’entendons, juste des salariés qui sont payés pour ce qu’on leur demande de faire. Si on fait le choix de la coopérative, c’est qu’on veut casser cette logique. On fait appel à des contributions, dans leurs formes les plus larges possibles. Certaines apportent leurs compétences et leurs talents : les techniciennes, les assistantes, les réalisatrices, les actrices, les décoratrices, les accessoiristes, etc. D’autres mettent à disposition des lieux, des éléments de décors, du matériel, des objets, des biens, etc. Les mises à dispositions réduisent, de façon non négligeable les besoins de financement. Il s’agit de prêts temporaires dont la rémunération sera prise sur les recettes selon la valorisation de la contribution. Celles qui apportent leurs compétences et leurs talents, consacrent du temps à la réalisation de l’œuvre, ce qui suppose une rémunération. Elles sont donc généralement salariées, en plus d’être contributrices.
Noémie (saboteuse en série) : Pour le financement, il faut donc prévoir les rémunérations des salariées ainsi que les différentes locations indispensables et c’est à peu près tout, car le reste prend la forme de contributions. Pour constituer la coopérative, l’important est de déterminer la valeur relative de chacune des contributions à l’ensemble de l’œuvre car ces valeurs relatives donneront les clés de la répartition des recettes lorsque la série ou le film sera mis en distribution. Nous avons adopté un système de points. Chaque contribution représente un certain nombre de points du total de l’œuvre.
La journaliste écolo : Et vous arrivez à obtenir l’unanimité pour cette répartition ?
Lydie (saboteuse en série) : Oui, bien sûr ! Pour ceux qui ne sont pas habitué, cela peut paraître étrange mais beaucoup sont rodés aux principes de la décision par consentement. Et puis il y a des valeurs tacites qui existent dans les niveaux de contributions selon ce qui est apporté. Cela n’empêche pas des négociations, bien entendu. Chacun essaie de tirer son épingle du jeu. Mais ces négociations se font de manière collective : une contributrice défend sa valeur face à toutes les autres. C’est bien différent du modèle commercial où une employeuse unique négocie tous les contrats de travail de toutes les salariées.
La journaliste écolo : Vous ne parlez pas trop des actrices. Quelle place ont-elles dans la coopérative ?
Julie (saboteuse en série) : Les actrices sont des contributrices à part entière au sein de la coopérative. Elles apportent leurs talents. De nos jours, il y a beaucoup d’actrices au regard des projets de réalisation et nombreuses sont celles qui se lancent dans les coopératives de production. Leurs salaires sont proches de ceux des autres contributrices. En fait, dans le principe, nous souhaitons que les salaires soient les mêmes pour toutes lorsqu’on passe à la phase de tournage. Il n’y a pas de différence entre l’assistante, la technicienne et les actrices. C’est au niveau de la valorisation des contributions que les différences existent.
Sophie (saboteuse en série) : Ça nous semble plus juste, plus équitable.
La journaliste écolo : Et pour le financement ? C’est du crowdfunding, je suppose ?
Noémie (saboteuse en série) : Vous avez deviné juste. Par nos valeurs, nous refusons catégoriquement de recourir à un financement par les banques commerciales. Nous pourrions éventuellement nous adresser à des banques durables mais l’activité de production d’œuvres audiovisuelles est trop aléatoire pour elles. Le financement participatif semble être plus naturel. Nous trouvons ainsi la réponse à nos besoins sur les plateformes. Les contributrices au financement font des dons avec récompenses, mais elles ne deviennent pas des membres de la coopérative.
La journaliste écolo : Des dons avec récompenses ? Pouvez-vous apporter des précisions ?
Nathalie (saboteuse en série) : Tout à fait. Selon le montant des dons effectués, les récompenses peuvent prendre la forme d’une participation au tournage en tant que figurantes ou spectatrices ou bien celle d’un accès réservé au making-of accessible en ligne avec un code spécifique. Les contributrices au financement sont donc en lien permanent avec l’équipe de tournage. Elles savent ce qu’on fait avec leur argent…
La journaliste écolo : Et quand le tournage est terminé, la coopérative est dissoute ?
Sophie (saboteuse en série) : Surtout pas ! Tout d’abord, après le tournage, il y a toute la phase de montage, puis la mise en distribution. Commence alors ce qu’on appelle la mise en exploitation de l’œuvre. Celle-ci est diffusée et rencontre une certaine audience. C’est alors que les recettes commencent à arriver. Or ces recettes, il faut les répartir entre les différentes contributrices en fonction des valorisations de chacune des contributions. C’est pour ça que la coopérative de production perdure bien après la phase de réalisation, même si son activité se résume principalement à la répartition des recettes.
La journaliste écolo : Les coopératives de production ne sont jamais dissoutes, alors ?
Lydie (saboteuse en série) : La phase d’exploitation ne dure qu’un temps. Il arrive un moment ou l’œuvre ne fait plus trop de recettes et il apparaît opportun de dissoudre la coopérative. Nous avons choisi le délai de 5 ans après la première mise en exploitation. Ce délai est expressément mentionné dans les statuts. Après quoi, la coopérative est dissoute et l’œuvre devient libre de droit, comme si elle tombait dans le domaine public. C’est un choix éthique. Pour nous, ça n’a aucun sens de s’accrocher à vouloir percevoir des droits sur une œuvre après sa phase d’exploitation. Il est beaucoup plus logique qu’elle dispose d’une seconde vie, non commerciale, auprès d’un public averti, plutôt que de rester enfermer dans les méandres des droits d’accès privés. Quand on crée une œuvre, c’est au public de se l’approprier.
La journaliste écolo : Et pour l’écriture du scénario et des dialogues, c’est aussi une coopérative que vous avez mis en place ?
Sophie (saboteuse en série) : Pas du tout. Pour l’écriture, nous avons choisi la forme associative. Tout ce que nous avons dit sur la phase de réalisation est valable pour celle de la conception. L’écriture d’une série est une vraie aventure collective où chacun apporte sa pierre à l’édifice commun. En tant que scénaristes ou dialoguistes, il nous est impensable d’être salariées et d’exécuter un travail attendu. Nous vivons une aventure commune qui est un temps de loisir qui n’appelle pas de rémunération ou moment où il se fait. La forme associative devient nécessaire lorsque le collectif des contributrices est constitué et qu’il faut définir collectivement la valorisation de chacune des contributions individuelles. Lorsque le travail d’écriture est terminé, l’association des scénaristes et dialoguistes donne les droits d’une saison à la coopérative de production chargée de sa réalisation. Ces droits sont envisagés comme la contribution des autrices à la coopérative, ce qui permet leur rémunération sur les recettes.
La journaliste écolo : Il y a donc un contrat entre l’association et la coopérative de production ?
Noémie (saboteuse en série) : Pas du tout. Les autrices deviennent membres de la coopérative. Leur contribution globale est l’écriture du scénario et des dialogues. Leur part relative à la contribution globale est celle qui a été définie au sein de l’association.
La journaliste écolo : C’est un peu compliqué !
Lydie (saboteuse en série) : C’est juste que vous êtes habituée à un système de valeur avec équivalent monétaire et que vous avez du mal à entrer dans un autre système de valeur où les équivalences s’entrecroisent. Mais on s’y fait vite…
La journaliste écolo : Et bien mesdames, merci beaucoup pour ces éclairages sur la démarche coopérative dans la production audiovisuelle. J’ai une dernière question, cependant. Il se trouve que je ne me sers plus du tout de ma voiture. Pensez-vous que je pourrai l’apporter en contribution au tournage d’une de vos saisons ?
Nathalie (saboteuse en série) : Toutes les voitures deviennent immobiles dans la série à partir de la saison 2, mais pourquoi pas ? Si c’est un bide, vous êtes consciente que votre contribution ne vous rapportera pas grand-chose ?
La journaliste écolo : Oui, mais si c’est un succès, en plus des gains, je pourrai montrer à mes copines ma voiture qui apparaît dans la série.