Mardi 6 juin 2023
La série « Le grand sabotage » montre comment des individus instaurent le développement durable sur leur territoire après que soit survenu un sabotage généralisé du fonctionnement de l’économie mondialisée. Ils sont amenés à faire des choix et à définir une véritable stratégie qui anticipe le futur. Focus sur une démarche incontournable du développement durable.
La journaliste écolo : Dans votre série, après le grand sabotage, tout est à réinventer. Vos personnages sont amenés à faire des choix de développement et, à de nombreuses reprises, ils évoquent le fait d’élaborer une stratégie. Pouvez-vous expliquer ce qu’est une démarche stratégique.
Lydie (saboteuse en série) : Tout à fait. La démarche stratégique fait souvent référence à l’univers militaire ou aux échecs, mais elle s’applique aussi pour la durabilité. Dès que nos actions vont dans le sens d’un développement, nous sommes amenés à faire des choix parmi les nombreuses possibilités qui s’offrent à nous. La démarche stratégique consiste à anticiper du mieux possible les conséquences de nos choix, un peu comme aux échecs. L’anticipation est complexe car les conséquences ne sont pas linéaires. Nos choix provoquent des changements qui eux-mêmes influencent le développement souhaité. C’est comme à la guerre, quand il s’agit d’anticiper les réactions de l’adversaire.
Noémie (saboteuse en série) : Il faut préciser que la stratégie est indissociable de la vision partagée. Lorsqu’une stratégie concerne un collectif, ses membres ont en partage une vision commune du futur qu’ils envisagent. Cette vision commune permet d’identifier les objectifs stratégiques. C’est indispensable quand on cherche à anticiper les conséquences des choix. Tous n’ont pas la même capacité à répondre aux objectifs, c’est ce qui donne le critère de décision stratégique. Quand deux armées sont en guerre, c’est deux visions du monde qui s’opposent car les conséquences pour les individus ne seront pas les mêmes selon que l’une ou l’autre des armées remportent la guerre. En matière militaire, la finalité est simple : il s’agit de gagner. Cette finalité se décline en multiples objectifs stratégiques. La stratégie militaire est d’ensemble cohérent des actions qui permettent de répondre à ces objectifs.
La journaliste écolo : Pourrions-nous quitter le domaine militaire et revenir à celui du développement durable, qui nous intéresse davantage ?
Julie (saboteuse en série) : Pour le développement durable, c’est la même chose. La durabilité est une vision d’un monde respectueux des écosystèmes. Les personnes soucieuses de la Terre et de ses écosystèmes composent une même communauté et partagent la même vision du monde : celle de la durabilité, et les valeurs qui lui sont associées. En termes stratégiques, leur finalité est simple : instaurer le développement durable partout sur la Terre. Pour les objectifs stratégiques, c’est plus complexe. Disons qu’ils se divisent en deux catégories : ceux qui consiste à installer les modalités du développement durable et ceux qui visent à faire cesser les activités destructrices de la planète. Pour la première catégorie, l’échelon le plus pertinent est clairement le territoire. Il appartient à chacun des habitants d’un territoire de définir collectivement la stratégie qui permet de rendre le territoire durable. Pour les seconds, c’est plus complexe. Tout le monde ne souhaite pas s’engager dans l’affrontement contre ceux qui détruisent la planète.
La journaliste écolo : Vous avez évoqué la notion d’échelon de pertinence. Pouvez-vous préciser ?
Sophie (saboteuse en série) : En fait, il y a plein d’échelons pour mettre en œuvre une stratégie de développement durable. Le premier échelon est l’échelon individuel. Qu’est-ce que je fais, moi, en tant qu’individu, pour instaurer le développement durable ? Quels sont mes choix ? Il y a de nombreux autres échelons qui correspondent aux différentes organisations. Quelle est la stratégie de développement durable de mon entreprise, des associations dans lesquelles je m’investis, de mon îlot, de mon quartier, etc ? Avec la démarche stratégique, on s’aperçoit rapidement qu’il faut une forme de coordination pour que les choix soient cohérents. On en arrive à l’échelon du territoire, celui qui est le plus pertinent pour cette coordination. C’est pour cela que les gens font communauté sur leur territoire durable.
Nathalie (saboteuse en série) : Nous n’avons pas abordé un aspect essentiel de la démarche stratégique, qui consiste à prioriser ses actions. La stratégie comporte une grande part d’anticipation des conséquences des actions que l’on souhaite engager. Quand une action n’a pas beaucoup d’effet sur l’instauration du développement durable, elle n’est pas retenue dans une démarche stratégique. Il y a toujours beaucoup de possibilités, la stratégie indique les priorités absolues, les objectifs que l’on doit viser en premier.
La journaliste écolo : Vous pouvez donner des exemples concrets ?
Noémie (saboteuse en série) : Tout à fait. Prenons l’exemple de la stratégie individuelle. Certains œuvrent pour le développement durable en faisant pipi sous la douche. Quelle belle stratégie ! C’est sûr que ça fait avancer les choses de faire pipi sous la douche. Ce n’est pas sérieux. Toutes les stratégies ne sont pas équivalentes. Lorsqu’on veut mettre en place une stratégie individuelle, on examine toutes les options, tout ce qui permet de supprimer notre empreinte écologique et tout ce qui permet de régénérer les écosystèmes. La démarche stratégique conduit, par exemple, à prioriser le changement de banque, car c’est la finance qui a le plus gros impact sur les écosystèmes, mais aussi à ne plus prendre l’avion, à revoir son régime alimentaire, à opter pour les mobilités douces, à se vêtir en slow fashion, etc. Pour la régénérescence des écosystèmes, il s’agit de ne plus consommer de produits qui participent à leur destruction, de ne plus tondre sa pelouse, de participer à la création des jardins partagés, etc.
Lydie (saboteuse en série) : L’exemple du pipi sous la douche est une façon d’illustrer le phénomène du dédouanement. Beaucoup de personnes n’ont aucune stratégie de développement durable. Certains parce qu’ils ne se sentent pas concernés. D’autres parce qu’ils ne sont pas parvenus au stade de l’engagement en faveur du développement durable. Ceux-là connaissent une forme de conflit intérieur qui naît de la tension qui existe entre leur haut niveau de compréhension des enjeux et leur faible niveau d’engagement. Pour soutenir cette contradiction face aux autres, ils ont recours au dédouanement. Ils évoquent un engagement en faveur du développement durable qui les absout de toute autre action et qui leur permet d’affirmer qu’ils font aussi leur part.
La journaliste écolo : On est bien loin d’une démarche stratégique…