Nous avons besoin d’une réforme agraire de grande ampleur

Mardi 20 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, l’agroécologie a totalement supplanté l’agro-industrie chimique, ce qui a rendu les territoires durables. Cette fiction est très éloignée de la réalité. Pour les saboteuses en série, nous avons besoin d’une réforme agraire de grande ampleur. Décryptage.

La journaliste écolo : Nous avez récemment indiqué que nous avons besoin d’une réforme agraire de grande ampleur. Pouvez-vous préciser ce que vous demandez au travers de cet appel ?

Julie (saboteuse en série) : En matière agricole, la situation est catastrophique, en France comme dans beaucoup d’autres parties du monde. Catastrophique, parce que l’agro-industrie est en train de détruire le vivant avec les intrants chimiques qui sont répandus sur les sols. Après plusieurs décennies d’exploitation intensive qui a conduit à l’érosion des sols, il est plus que temps d’inverser le processus et de revenir à des pratiques respectueuses du vivant. Cela est vrai pour les sols mais aussi pour les élevages intensifs.

Nathalie (saboteuse en série) : Le problème est que nous avons maintenant de très grandes exploitations, fortement mécanisées, qui produisent pour le marché mondial avec toutes les dérives que vous connaissez. Il faut tout changer. Revenir à des fermes agroécologiques à taille humaine, reposant sur le travail humain et produisant pour les habitants de leur territoire. Nous ne pourrons pas tout changer sans une réforme agraire qui garantit une meilleure répartition des terres agricoles et qui favorise le financement des exploitations agroécologiques.

La journaliste écolo : En cas de conversion des exploitations industrielles à des pratiques plus vertueuses pour l’environnement, on estime qu’il faudrait entre 300 000 et 400 000 agriculteurs écologiques dans les dix années qui viennent en lieux et places de la mécanisation. Pensez-vous qu’il soit réaliste d’envisager une telle conversion ? Les jeunes n’ont pas l’air décidés à se tourner vers l’agroécologie.

Sophie (saboteuse en série) : Les jeunes qui font des pancartes, non, mais sur les territoires, il y a beaucoup de jeunes (et de moins jeunes), pour qui l’agroécologie devient une mission de vie. Quand vous évoquez les besoins, ce n’est que 30 000 jeunes par an, environ 300 par département, ce n’est pas irréaliste, de notre point de vue.

Lydie (saboteuse en série) : Ce n’est pas la volonté qui manque, c’est surtout les entraves qui peuvent être un frein à l’installation. Un premier lieu, les entraves financières. Il faudrait créer le Crédit Agroécologique, un réseau de banques locales, implantées sur les territoires, qui financeraient uniquement des projets d’installation agroécologique en réinvestissant l’épargne des habitants. Ce serait la première mesure de la réforme agraire.

La journaliste écolo : Et quelles seraient les autres mesures ?

Noémie (saboteuse en série) : Un plan de formation à grande échelle, bien entendu, construit sur des principes de mutualisation. Mais aussi la limitation des tailles des parcelles. Nous avons besoin d’une réforme agraire car nous avons besoin de redistribuer les cartes du foncier agricole.

Les saboteuses en série souhaitent accélérer l’implantation de l’agroécologie sur les territoires

Lundi 19 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, l’agroécologie a totalement supplanté l’agro-industrie chimique, ce qui a rendu les territoires durables. La recherche de la durabilité des territoires est un mouvement qui a déjà commencé mais qui est encore trop timide selon les saboteuses en série. Explications.

La journaliste écolo : Dans les saisons 4 et 5 de votre série, l’agroécologie a totalement supplanté l’agro-industrie. Est-ce vraiment réaliste de ne pas recourir aux intrants ?

Noémie (saboteuse en série) : Les intrants chimiques (pesticides, herbicides, fongicides et engrais non organiques) sont destructeurs des microbiotes des sols. Être réaliste, c’est arrêter cette folie destructrice du vivant. Toute la vie qui est visible à la surface de la Terre, qu’elle soit végétale ou animale, prend ses racines dans cette couche souterraine microbiologique de 30 centimètres. C’est comme une fine pellicule de vie organique qui est déposée, partout sous nos pieds. En détruisant cette pellicule, l’agriculture chimique transforme les sols en poussières, les terres fertiles en déserts. Il faut être réaliste, en effet, et stopper le processus de destruction des sols qui est principalement d’origine anthropique.

Lydie (saboteuse en série) : Surtout que les intrants ne sont pas éternels. Ils vont bientôt s’épuiser, eux-aussi. Être réaliste, c’est anticiper les besoins alimentaires et adapter l’agriculture des territoires en conséquence. 

La journaliste écolo : Dans la saison 1, il existe déjà des fermes agroécologiques implantées sur les territoires, qui alimentent des épiceries durables. Il se développe ainsi une forme d’économie locale parallèle à l’économie mondialisée. A terme, on peut supposer que l’agroécologie viendra supplanter l’agro-industrie ? 

Nathalie (saboteuse en série) : Le mouvement de réappropriation des terres existe déjà sur de nombreux territoires mais il est trop beaucoup timide pour inverser le processus destructeur.

La journaliste écolo : Pourquoi évoquez-vous une réappropriation ?

Julie (saboteuse en série) : La conversion vers l’agro-industrie productiviste s’est faite à marche forcée à partir des années 50. Les industriels ont ainsi racheté des terres aux paysans ou alors des paysans se sont eux-mêmes convertis à l’agriculture industrielle. Dans les deux cas, il y a changement de logique. La terre n’est plus cultivée pour subvenir aux besoins des habitants du territoire mais pour des productions qui viennent alimenter le marché mondial. L’agro-industrialisation marque le déclin de l’agriculture paysanne. Il y a donc bien une logique de réappropriation. Il faut se réapproprier les terres conquises par l’agro-industrie pour les reconvertir à l’agriculture paysanne, qui avait été la logique agricole pendant les 12 000 années d’histoire de l’humanité.

La journaliste écolo : Et selon vous, le processus de réappropriation est beaucoup trop timide.

Sophie (saboteuse en série) : A l’échelle de la planète, il y beaucoup plus de terres qui sont préemptées par l’agro-industrie, ou par l’artificialisation des sols, que de terres qui reviennent à l’agriculture paysanne. Regardez les catastrophes au Brésil ou en Nouvelle-Guinée…

Lydie (saboteuse en série) : C’est le cas aussi en France. Il est vrai que certaines exploitations agro-industrielles reviennent à l’agriculture paysanne. Mais nous sommes loin du compte…

La journaliste écolo : Je vous interromps… Pouvez-vous clarifier la différence entre agroécologie et agriculture paysanne ?

Noémie (saboteuse en série) : Ce sont des différences de logique qui ne sont absolument pas exclusives l’une de l’autre. L’agriculture paysanne est une agriculture qui est tournée vers les besoins locaux, ceux des habitants du territoire. La logique n’est pas celle des marchés mondiaux. L’agroécologie est une agriculture totalement respectueuse de le Terre qui n’utilise pas d’intrants chimiques. De nos jours, beaucoup de paysans ont des fermes agroécologiques. La conversion est rendue nécessaire du fait de l’augmentation du coût des intrants et de la dépendance aux semences brevetées qui offrent une moins bonne résistance au réchauffement climatique.

La journaliste écolo : Pourtant vous dites que cette conversion est trop timide ?

Nathalie (saboteuse en série) : Beaucoup trop timide ! En France, la moitié des exploitants agricoles vont partir à la retraite dans les dix prochaines années. Si on voulait convertir leurs exploitations en agroécologie qui est beaucoup plus intensive en personnes, il faudrait l’installation d’environ 400 000 agriculteurs écologiques. Nous sommes loin du compte. Il faut davantage de vocations et davantage de formations.

Lydie (saboteuse en série) : Et puis aussi, il manque une aide au financement. Le Crédit Agricole avait été l’outil financier de l’implantation de l’agro-industrie d’après-guerre. Il faudrait l’équivalent éthique pour les besoins actuels de l’agroécologie : des banques durables, implantées sur les territoires, qui favorisent le financement des implantations durables.

Julie (saboteuse en série) : Le foncier agricole est devenu un enjeu majeur. Il faut se réapproprier les terres. Chacun devrait avoir à cœur d’orienter son épargne vers les banques durables qui financent l’agroécologie locale.

La capacité de charge est largement dépassée sur de nombreux territoires

Mardi 30 mai 2023

La série « Le grand sabotage » projette le spectateur dans le monde d’après. Elle montre comment les habitants d’un territoire s’organisent et coopèrent pour garantir les 4 sécurités élémentaires de développement durable et assurer les conditions d’habitabilité. En la matière, les contextes peuvent être très différents d’un territoire à l’autre. Décryptage.

La journaliste écolo : Les saisons 2 et 3 de votre série « Le grand sabotage » se déroulent sur le même espace-temps. Elles montrent comment les habitants s’organisent dans les mois qui suivent le grand sabotage. Cependant, les conditions de survie, puisque c’est de cela qu’il s’agit, semblent bien différentes si l’on compare le village de campagne de la saison 2 et la grande métropole de la saison 3. Pouvez-vous donner des précisions sur ces différences de contexte ?

Lydie (saboteuse en série) : Vous avez tout à fait raison d’évoquer les conditions de la survie. Lorsque le développement n’est pas durable sur un territoire, c’est bien la survie des habitants qui est menacée. Celles des générations actuelles et surtout, celle des générations futures. Dans les temps anciens, quand les ressources d’un territoire étaient épuisées, les populations avaient toujours la possibilité de migrer à grande échelle. De nos jours, cela ne semble plus envisageable.

Nathalie (saboteuse en série) : Les territoires ont tous une capacité de charge qui leur est propre. Cette capacité de charge est à relier avec la population du territoire. Lorsque celle-ci est dépassée, le territoire est obligé d’importer des ressources à partir des autres territoires.

La journaliste écolo : Pouvez-vous expliquer ce qu’est la capacité de charge ?

Noémie (saboteuse en série) : C’est une notion complexe car les capacités de charge diffèrent selon les types de ressources : l’eau, les terres cultivables, les types d’écosystèmes, les conditions météorologiques, etc. La capacité de charge globale ne veut pas dire grand-chose. Un territoire peut être en dépassement sur certaines ressources et en excédant sur d’autres.

Sophie (saboteuse en série) : Comme indice synthétique, la capacité de charge globale donne quand-même une approximation de la quantité de population humaine que le territoire est capable d’accueillir.

La journaliste écolo : Oui, mais les territoires en dépassement ont toujours la possibilité d’importer des ressources…

Julie (saboteuse en série) : C’est bien là tout le problème. Quand on raisonne à l’échelle de la planète entière et qu’on rapporte les ressources à la population mondiale, on s’aperçoit que nous sommes en train d’approcher la capacité de charge pour certaines ressources et qu’on est déjà en dépassement pour d’autres. Sans compter les ressources qu’il faudrait maintenir pour les générations futures. Lorsque les contraintes se resserrent, les territoires ne sont plus aussi disposés à exporter leurs ressources vers les autres.

La journaliste écolo : Pouvez-vous donner des exemples concrets de ce que vous avancez ?

Sophie (saboteuse en série) : L’eau est un bon exemple. Sous l’effet du réchauffement climatique, les ressources en eau sont inégalement réparties selon les territoires. Certains bénéficient de précipitations plus abondantes quand d’autres connaissent des sécheresses. La raréfaction de l’eau conduit à augmenter les besoins d’importation de certains territoires et à réduire les capacités d’exportation dans d’autres. Concrètement, des restrictions sont maintenant posées sur certains pipelines qui acheminent l’eau d’un territoire à un autre. Le raisonnement vaut aussi pour l’eau virtuelle.

La journaliste écolo : C’est-à-dire ? Pouvez-vous expliquer ce qu’est l’eau virtuelle ?

Nathalie (saboteuse en série) : Il s’agit de l’eau qui est incorporée dans le processus de production des biens et services. Produire des céréales, des vêtements, des automobiles ou de la viande bovine nécessite beaucoup d’eau. Ce ne sont que des exemples. L’eau virtuelle existe dans tous les biens et services mais à différents degrés.

Noémie (saboteuse en série) : Quand les territoires importent des céréales, ils importent aussi de l’eau virtuelle, ce qui est heureux pour ceux qui sont en stress hydrique et qui ne disposent pas des ressources en eau leur permettant de cultiver des céréales sur leur sol. A l’échelle mondiale, on peut ainsi voir les importations et exportations nettes en eau virtuelle, ce qui permet de voir les dépendances des territoires les uns avec les autres. Certains ont largement dépassé leur capacité de charge par rapport à l’eau mais cela est compensé par le fait que d’autres sont en excédant. Cependant, le stress hydrique étant en augmentation nette, la tendance des échanges d’eau virtuelle va vers une diminution significative.

Sophie (saboteuse en série) : L’exemple donné est celui de l’eau mais cela est aussi vrai pour de nombreuses autres ressources.

La journaliste écolo : Les territoires devront ainsi compter davantage sur eux-mêmes pour garantir leurs sécurités élémentaires de développement durables ?

Julie (saboteuse en série) : C’est tout à fait ça. Après plusieurs décennies d’une mondialisation effrénée qui a instauré une interdépendance généralisée, on assiste à un mouvement de re-territorialisation. Celui-ci s’accélère au fur et à mesure que les conditions d’habitabilité se dégradent.

Lydie (saboteuse en série) : Un autre facteur à prendre en compte est l’érosion des sols qui atteint un niveau effrayant à l’échelle de la planète. Celle-ci est principalement le fait de plusieurs décennies de pratiques d’agriculture industrielle qui ont détruit les microbiotes présents dans les sols. Dans certains territoires, les sols sont devenus de la poussière à laquelle on ajoute des engrais chimiques pour permettre des monocultures intensives issues de semences modifiées, les seules capables de pousser dans des conditions si éloignées des réalités biologiques. Mais on arrive au terme de ce modèle hautement destructeur des écosystèmes et de la biodiversité. Restaurer la capacité de charge des territoires dépendra de l’habilité des habitants à régénérer les microbiotes. Une course contre la montre est déjà engagée sur certains territoires.