Les saboteuses en série invitent à s’emparer de notre pouvoir d’agir

Samedi 24 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, on découvre des habitants qui se sont emparés de leur pouvoir d’agir. Dans les îlots urbains, dans les hameaux, dans les quartiers, dans les bourgs, dans les villages urbains et dans les villes, partout les habitants font communauté pour instaurer le développement durable. Décryptage.

La journaliste écolo : Dans les saisons 4 et 5 de votre série, à tous les niveaux d’organisation, les habitants se sont emparés de leur pouvoir d’agir pour mettre en œuvre le développement durable. Pouvez-vous revenir sur le concept du pouvoir d’agir ?

Noémie (saboteuse en série) : Le pouvoir d’agir désigne la capacité dont disposent les citoyens pour être, eux-mêmes, acteurs des transformations sociétales en faveur d’une éthique commune de vie et de développement. Le pouvoir d’agir suppose de disposer de l’autonomie suffisante pour décider et mettre en œuvre, par soi-même, des activités que l’on souhaite accomplir. Le développement étant, par essence, le fait de multiples acteurs en interaction, le pouvoir d’agir n’est pas une disposition individuelle mais collective. Tout ce qui n’est pas défendu étant autorisé, le pouvoir d’agir des citoyens est très large dans de nombreux systèmes juridiques. En France, par exemple, rien n’interdit de développer une économie parallèle, équitable et respectueuse de l’environnement, avec des productions et des échanges locaux reposant sur une monnaie locale. Cette économie parallèle est à l’état embryonnaire sur de nombreux territoires. Elle se développe par le fait d’individus qui ont choisi de s’emparer de leur pouvoir d’agir.

Julie (saboteuse en série) : On est bien loin des pancartes de Greta Thunberg.

La journaliste écolo : Vous évoquez plusieurs niveaux d’action pour ceux qui s’emparent de leur pouvoir d’agir. Pouvez-vous développer ?

Sophie (saboteuse en série) : Il y a plusieurs échelles d’organisation humaine, qui correspondent aussi à des échelles de socialisation. En éco-urbanisme, on distingue généralement quatre niveaux pertinents.

La journaliste écolo : Vous les aviez déjà évoqué lorsque vous aviez abordé la notion de territoire durable.

Nathalie (saboteuse en série) : Tout à fait. Ces niveaux concernent l’organisation urbaine. Pour la gestion des territoires durables, il y a d’autres niveaux d’organisation.

La journaliste écolo : Nous y reviendrons une prochaine fois. Pour le moment, pouvez-vous détailler les différentes échelles d’organisation urbaine ?

Lydie (saboteuse en série) : Le premier niveau est celui de l’îlot urbain. Un îlot urbain est un ensemble de parcelles reliées entre elles (sans être séparées par une voie d’accès) qui constitue l’unité élémentaire de l’espace urbain. Selon la taille et la densité, un îlot regroupe de 50 à 500 personnes, ce qui correspond aux hameaux des zones rurales.

Julie (saboteuse en série) : L’îlot est le premier niveau où le pouvoir d’agir des citadins peut se manifester. Les décisions qui peuvent être prises par îlot portent notamment sur la gestion des déchets, sur l’installation de systèmes de récupération des eaux de pluie ou de production d’énergie, complémentaires à ceux du réseau urbain, ainsi que sur l’aménagement des espaces communs de l’îlot qui peuvent être végétalisés ou destinés à l’implantation d’un jardin partagé.

Noémie (saboteuse en série) : La taille des îlots n’est pas anodine. Dans des zones urbaines de faible densité (zones pavillonnaires notamment), certains îlots peuvent fusionner afin de libérer les espaces de voiries inter-îlots pour les transformer en espaces communs. Pour la construction de logements neufs, les îlots de grande taille (regroupant de nombreuses parcelles de petites tailles juxtaposées) favorisent une plus grande efficacité urbaine permise par les synergies entre habitations et par l’absence de voiries (qui favorise la densification).

Nathalie (saboteuse en série) : Lorsque des dynamiques volontaires émergent au sein des îlots, les rapports à la communauté urbaine vont dans le sens de la délégation et de la responsabilisation. Il arrive notamment que la gestion des déchets devienne intégrée au sein de l’îlot avec un point de collecte unique pour la communauté urbaine, ce qui réduit les coûts de traitement.

La journaliste écolo : Pouvez-vous nous parler des quartiers ?

Noémie (saboteuse en série) : Le quartier est l’unité de la vie urbaine à échelle humaine. Le quartier est la zone de proximité immédiate, accessible par mobilité douce, sans encombrement en moins de dix minutes. Les citadins ont un attachement affectif et social à leur quartier qui peut être envisagé comme un micro-bassin de vie. Selon la taille et la densité, un quartier regroupe de 5 000 à 10 000 personnes, ce qui correspond aux bourgs des zones rurales.

Sophie (saboteuse en série) : La vie de quartier est dynamique lorsqu’il existe une polarité multifonctionnelle. La revitalisation des quartiers suppose ainsi la relocalisation des services urbains sur leur pôle d’attraction qui se situe généralement à proximité immédiate de la station de transport collectif. Les fonctionnalités minimales supposent un espace scolaire, un espace de santé, un espace culturel, un ensemble de commerces de proximité, des espaces de socialisation ainsi qu’un ensemble d’activités économiques dont la mise en synergie participe à revitaliser le quartier. 

Julie (saboteuse en série) : La revitalisation des quartiers résulte de choix qui sont à la fois individuels, collectifs et publics. Les modalités de gouvernance partagée, qui se mettent en place entre les différents acteurs, sont généralement fortement prédictives de la capacité des habitants à revitaliser leur quartier. En la matière, le pouvoir d’agir des citadins est élevé mais beaucoup n’ont pas conscience de ce qu’ils pourraient apporter à leur quartier. Les écoquartiers sont des exemples précurseurs de la mise en œuvre de la démocratie locale en faveur du développement durable. Outre les dynamiques de revitalisation, les décisions qui peuvent être prises par quartier portent notamment sur l’aménagement des espaces urbains et la mise en place d’infrastructures durables pour la gestion de l’eau ou le traitement des déchets. 

La journaliste écolo : Qu’en est-il des villages urbains ?

Lydie (saboteuse en série) : Le village urbain est l’unité de décision urbaine, regroupant plusieurs quartiers, qui correspond à une échelle d’implantation de services urbains existant à partir d’un certain niveau de population (lycée, hôpital, théâtre, gare ferroviaire, etc). Selon la taille et la densité, les villages urbains regroupent de 10 000 à 50 000 personnes, ce qui correspond à des petites villes. Les services urbains spécifiques aux villages urbains sont des sources d’attraction importantes qui sont des locomotives aux mobilités urbaines. Pour leur implantation, le principe de la multipolarisation l’emporte sur la multifonctionnalité. Il est préférable de ne pas regrouper ces locomotives sur le même pôle mais de les répartir entre les quartiers afin de ne pas dévitaliser certains quartiers. L’implantation des locomotives dans les quartiers amène une forme de spécialisation additionnelle qui contribue à l’image spécifique de chacun des quartiers. Les dynamiques de gouvernance partagée existantes au niveau des quartiers se retrouvent à l’échelle des villages urbains.

La journaliste écolo : Et les villes ?

Sophie (saboteuse en série) : Une ville est une zone urbaine clairement délimitée par une frontière qui la sépare du milieu rural. Les villes qui disposent d’une ceinture vivrière ont tendance à intégrer cette zone à l’intérieur de leur frontière avec des règles strictes qui garantissent l’usage des sols à l’agroécologie. Selon la taille et la densité, une ville regroupe de 50 000 à 5 000 000 personnes. La logique d’éco-urbanisme des villes de moins de 50 000 habitants est celle des villages urbains.

Julie (saboteuse en série) : A partir de 50 000 personnes, apparaissent des services urbains spécifiques liés à la taille de la population urbaine : enseignement supérieur, centre hospitalier universitaire, opéra, centre administratif, etc. Le principe de multipolarité suppose de répartir ces locomotives dans les différents quartiers. C’est le cas notamment des établissements d’enseignement supérieur, pour lesquels la logique du campus intégré a laissé la place à celle de la dissémination. Beaucoup de décisions de développement durable sont prises à l’échelon public par les instances élues. Des modalités de démocratie participative mises en place par certaines municipalités permettent aux citadins de mobiliser leur pouvoir d’agir.

La journaliste écolo : Vous ne parlez pas des mégapoles ?

Nathalie (saboteuse en série) : Les mégapoles sont des concentrations urbaines dont les modalités de développement échappent en grande partie aux habitants. Les structures de décision des mégapoles ont conduit à un développement centrifuge. La multipolarité multifonctionnelle est difficilement applicable à leur échelle sans un maillage volontaire de pôles d’attraction qui correspondent aux services urbains rendus à l’échelle d’une ville. Pour éviter les tensions liées aux enjeux de l’attractivité à l’intérieur d’une structure de décision intégrée, l’éco-urbanisme préconise le redécoupage des frontières urbaines, par la création de villes autonomes juxtaposées. Les fleuves peuvent servir de nouvelles frontières urbaines, à l’image de Buda et de Pest. La scission complète conduit à des unités entièrement autonomes dans les modalités de leur développement urbain à l’image de Brazzaville et Kinshasa.   

Les saboteuses en série appellent à changer notre mode de ville

Vendredi 23 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, on découvre des villes où la vie est revenue dans les quartiers. En privilégiant la multipolarité multifonctionnelle, l’éco-urbanisme a permis aux villes de redevenir ce qu’elles avaient toujours été : des lieux de brassage et de socialisation. Reportage.

La journaliste écolo : Les saisons 4 et 5 de votre série présentent une culture urbaine très différente de celle que nous connaissons actuellement. Les habitants semblent être animés par un autre mode de ville qui donne de l’animation aux quartiers.

Noémie (saboteuse en série) : La vie de quartier a été une constante dans toutes les villes depuis toujours. Le phénomène de désocialisation dans les quartiers est récent et se limite, heureusement, à ceux des grandes villes des pays fortement installés dans la mondialisation. L’apparition de la grande distribution n’est pas étrangère à la désocialisation de masse.

La journaliste écolo : Pour redonner vie aux quartiers, vous évoquez la logique de la multipolarité multifonctionelle. Pouvez-vous expliquer ce concept ?

Nathalie (saboteuse en série) : Les polarités d’une ville désignent ses différents centres d’attraction. Une ville monopolaire a un centre d’attraction unique qui est situé en son centre. A l’inverse une ville multipolaire dispose de plusieurs centres d’attraction. La fonctionnalité d’un centre d’attraction désigne la source de l’attraction : pôle culturel, pôle de santé, pôle éducatif, pôle commercial, pôle d’activités économiques, pôle de loisirs, etc.

En matière de développement durable, l’éco-urbanisme privilégie la multipolarité multifonctionnelle. Il s’agit de multiplier les polarités dans la ville, en favorisant la multifonctionnalité des pôles, chacun étant en mesure de proposer une grande diversité de services urbains. La logique est celle de la décentralisation et de la déspécialisation. A l’échelle d’un quartier, cela signifie un retour ou un maintien des services urbains de proximité liés à l’éducation, à la santé, à la culture, aux commerces essentiels et à l’activité économique urbaine.

La journaliste écolo : Et pour ce qui est de la densité ?

Lydie (saboteuse en série) : En matière de développement durable, le principe de l’arrêt de l’étalement urbain suppose d’augmenter la densité urbaine sur l’aire urbaine déjà existante pour absorber l’augmentation de population. Il s’agit d’élever le coefficient d’occupation des sols des parcelles privées destinées à l’habitation ou aux bâtiments à usage professionnel. Dans certaines villes, un des enjeux du développement durable est de préempter des parcelles privées afin d’agrandir les surfaces d’espaces publics. L’augmentation de la densité urbaine permet ainsi à la ville de ne pas sortir de ses frontières et de retrouver des espaces collectifs.

La journaliste écolo : Quel va être l’impact sur la mobilité des habitants ?

Julie (saboteuse en série) : La densification urbaine et la multipolarité multifonctionnelle ont pour effet de modifier profondément les flux de mobilité urbaine. Les distances et les temps de trajet sont fortement raccourcis, ce qui permet le recours aux mobilités douces (marche à pied, vélo, trottinette électrique et assimilés) pour les déplacements vers les pôles d’attraction de proximité. Il en résulte un désengorgement des voies urbaines, une diminution de la pollution de l’air et des nuisances sonores.

La journaliste écolo : Et pour l’habitat ?

Sophie (saboteuse en série) : Beaucoup de bâtiments à usage d’habitation ont été construits sans préoccupation pour le développement durable et sont des passoires thermiques. L’éco-urbanisme impose de procéder à une rénovation énergétique de grande ampleur afin de tendre vers la sécurité énergétique. C’est ce qu’ont fait les habitants des territoires durables de la série…

L’éco-urbanisme permet de garantir la sécurité urbaine

Jeudi 22 juin 2023

La série « Le grand sabotage » montre comment les habitants d’un territoire instaurent les modalités du développement durable en préservant les écosystèmes et en ponctionnant les ressources de manière durable. Dans les saisons 4 et 5, les villes ont été repensées selon les principes de l’éco-urbanisme. Les habitants cherchent ainsi à garantir la sécurité urbaine. Explications.

La journaliste écolo : Dans les saisons 4 et 5 de votre série, les villes ont été entièrement repensées selon les principes de l’éco-urbanisme. Est-ce pour répondre à un souci d’efficacité ou de sécurité urbaine ?

Julie (saboteuse en série) : Les deux. L’éco-urbanisme est à la fois la recherche d’une plus grande efficacité urbaine mais aussi une façon de garantir les quatre grandes sécurités de développement durable.

La journaliste écolo : Vous pouvez préciser ?

Noémie (saboteuse en série) : L’efficacité urbaine d’une ville exprime sa capacité à procurer les services urbains de façon équitable à l’ensemble de la population urbaine tout en minimisant son empreinte écologique. L’efficacité urbaine repose sur une gestion optimale de l’eau, de l’énergie, des matières et des déchets.

La journaliste écolo : Et les services urbains, de quoi s’agit-il ?

Nathalie (saboteuse en série) : Vous habitez à la campagne ?

La journaliste écolo : Non, à la ville…

Nathalie (saboteuse en série) : Et bien les services urbains, c’est tout ce dont vous disposez à la ville et que vous n’avez pas à la campagne. Plus la ville est grande, plus elle offre de services urbains. Les services procurés par l’urbanité concernent la diversité des emplois, la facilité d’accès à l’éducation, à la santé, à la culture et au commerce, la concentration humaine et la multiplicité des possibilités de socialisation. L’efficacité urbaine consiste à réfléchir à la façon de garantir et développer ces services urbains en supprimant leur empreinte écologique.

La journaliste écolo : Et la sécurité urbaine ?

Sophie (saboteuse en série) : Rien à voir avec la vidéosurveillance, rassurez-vous ! La sécurité urbaine désigne la capacité d’une ville à garantir à sa population les quatre grandes sécurités élémentaires de développement durable. La sécurité hydrique repose sur les modalités de gouvernance partagée entre les différents acteurs qui s’approvisionnent sur le bassin hydrique mais aussi le système de traitement des eaux du milieu urbain. La sécurité alimentaire repose sur le degré d’autonomie d’approvisionnement de la ville par sa ceinture vivrière et sur la sécurisation des sources d’approvisionnement auprès des autres territoires. La sécurité énergétique repose sur le degré de production énergétique de la ville et sur la sécurisation des sources d’approvisionnement auprès des autres territoires. La sécurité écosystémique repose sur la capacité de la ville à maintenir ou à régénérer les écosystèmes pour se prémunir des risques écosystémiques.

Julie (saboteuse en série) : Dans notre série, après le grand sabotage, les habitants n’ont plus d’autre choix que de prendre en main leur sécurité de développement durable. Ce qu’ils font pour eux, ils le font aussi pour les générations futures.