Samedi 10 juin 2023
La série « Le grand sabotage » montre comment des individus s’engagent concrètement, à leur niveau, sur leur territoire, en faveur du développement durable. Dans cette fiction, l’engagement est rendu nécessaire par le sabotage généralisé des infrastructures économiques mondialisées mais dans la réalité, l’engagement n’est pas aussi spontané. Il arrive même que des personnes ne ressentent aucun besoin de s’engager pour la durabilité. Le processus de l’engagement est complexe et il n’est pas vécu de la même façon chez tous les individus. Décryptage.
La journaliste écolo : Dans votre fiction, le grand sabotage a rendu les choses faciles. Il n’y a pas d’autres alternatives au développement durable et tout le monde s’y engage volontiers. Dans la réalité, les choses sont un peu plus complexes. Pouvez-vous revenir sur le processus de l’engagement qui conduit les gens à contribuer, par leurs actions, au développement durable ?
Lydie (saboteuse en série) : L’engagement est complexe, en effet. Il ne vient pas spontanément. On peut dire qu’il s’agit d’un processus qui comprend des aspects qui sont à la fois cognitifs, socio-émotionnels et conatifs…
La journaliste écolo : Ouh la la… Je vous arrête tout de suite dans votre approche conceptuelle. On voit bien que c’est complexe, mais il n’est pas utile d’ajouter de la complexité à la complexité. Pouvez-vous partir sur des exemples concrets ?
Nathalie (saboteuse en série) : Prenons l’exemple de l’invasion d’un territoire par des ennemis. Les habitants n’auront pas tous le même niveau d’engagement pour défendre leur territoire. Certains ne vont même jamais chercher à s’engager. Je ne parle pas de la forme de l’engagement. Celle-ci est proche à chaque individu. Je parle des perceptions, des ressentis de chacun, du processus qui fait qu’il arrive un moment où le conflit intérieur provoqué par l’attaque ennemie ne peut se résoudre que par l’engagement. C’est un point de bascule qui arrive plus ou moins vite selon la personnalité des individus. Pour certains, ce point de bascule n’arrive pas du tout car l’activation de différents mécanismes inconscients permettent de minimiser ou d’ignorer ce conflit intérieur.
La journaliste écolo : Comme le dédouanement que vous aviez déjà expliqué lorsque vous aviez montré la façon d’élaborer les stratégies de développement durable.
Nathalie (saboteuse en série) : Le dédouanement est un exemple de ces mécanismes, en effet. Lors d’une agression étrangère sur un territoire, il est difficile de ne pas avoir conscience des conséquences. Pour autant, tout le monde ne cherche pas à s’engager pour lutter.
La journaliste écolo : Vous aimez filer la métaphore guerrière. Mais revenons à notre sujet principal, si vous le voulez bien. Vous évoquez un processus. Quel est ce processus de l’engagement.
Noémie (saboteuse en série) : Il y a plusieurs étapes avant de parvenir à l’engagement, c’est-à-dire à la volonté affirmée et renouvelée de passer à l’action en faveur d’une cause, celle de la préservation de la planète pour ce qui nous intéresse. Sans entrer dans des détours conceptuels, on peut dire de manière simple que ce processus passe par des phases de compréhension, de maîtrise de ses émotions et de perceptions des modalités d’action.
La journaliste écolo : C’est assez proche du processus transformationnel qui pousse les individus au changement.
Sophie (saboteuse en série) : Assez proche en effet, à ceci près qu’il n’y a pas de recherche de gains individuels dans la notion d’engagement.
Noémie (saboteuse en série) : Sans la compréhension des enjeux de développement durable, il n’y a pas d’engagement. Sans la maîtrise des émotions que provoque parfois la perception de l’ampleur des destructions que subit la planète, il n’y a pas d’engagement. Sans une vision claire des actions concrètes qu’il est possible de mener à son échelle sur son territoire, il n’y a pas d’engagement. Les freins à l’engagement son multiples. Sans une conscience aiguë de ces freins, de ce qui permet de les lever, il est difficile de passer à l’engagement.
La journaliste écolo : Selon vous, c’est l’existence de ces freins qui conduit au faible niveau d’engagement qu’il est possible de constater actuellement dans la population ?
Julie (saboteuse en série) : Les freins psychologiques pour le passage à l’action ont toujours existé. Ce n’est pas les freins en eux-mêmes qui empêchent l’engagement mais l’absence de conscientisation de ces freins par les individus.
La journaliste écolo : Pouvez-vous donner des exemples concrets ?
Nathalie (saboteuse en série) : Prenons l’exemple du déni. Beaucoup sont encore dans le déni de l’hyper-ponction des ressources de la planète.
La journaliste écolo : Vous voulez parler des limito-sceptiques ?
Nathalie (saboteuse en série) : Tout à fait. Les pics d’extraction sont dépassés pour de nombreuses ressources et depuis les années 70, nous sommes en mesure de prévoir le moment où celles-ci se tariront. Mais beaucoup semblent l’ignorer, quand ils ne remettent pas en cause les modèles prévisionnistes qui viennent pourtant des extracteurs eux-mêmes.
La journaliste écolo : Les échéances sont lointaines. Peut-être que certains ne se sentent pas concernés, tout simplement ?
Lydie (saboteuse en série) : La parenthèse thermo-industrielle va se refermer vers 2100. Ce n’est rien à l’échelle de la planète ou même au regard des 12 000 ans de vie de l’humanité. Mais 2100, la fin de ce siècle, c’est une échéance que connaîtront les enfants et petits-enfants de ceux qui naissent aujourd’hui. Il est temps de se soucier d’eux et de l’état de la planète que nous allons leur laisser.